Partir

Elle était blonde, ravissante, fraîche et nature. Ses yeux bleus, rieurs, étaient illuminés d’une clarté solaire. Ses cheveux bouclaient naturellement. Elle aimait à les tortiller, tout en ouvrant un sourire éclatant.

Je n’ai rien vu. Je n’ai rien su. Je n’ai rien compris.


Nous avions un grand appartement, 120 mètres², dans un quartier huppé que tout le monde nous enviait. Il y baignait la clarté au long du jour. Et la fraîcheur ne cessait d’y emplir l’air…

“Il est cinq heures, Paris s’éveille” chantait le grand Jacques, à la radio. Elle mit du classique, Dvorak, la 7ème symphonie. Elle ouvrit les fenêtres, puis celle du salon, en grand ; s’avança sur la terrasse où fleurissait tout ce tas de verdure qu’elle entretenait au quotidien. Elle les regarda, effleura certaines feuilles de sa main, prit un tabouret, le plaça contre la rambarde. Pendant quelques secondes, elle regarda par-dessus, en direction du bas.
30 mètres la séparait du sol terrestre, juste 30 mètres. Elle posa un pied sur le tabouret, l’autre contre la rambarde, la tint d’une main, passa l’autre jambe. Respira. Et sauta…
30 mètres la séparait. Il ne la séparait plus. Elle joncha sur le sol inanimée, meurtrie par les pavés qu’elle avait ainsi rejoint.
30 mètres de vide.

Immense ; le vide est immense.


Je sortis de ma voiture, venais de me garer. Sous mes yeux, cela venait d’arriver. Des gens s’attroupèrent, regardèrent, se taire. Ils étaient choqués. Une “rupin” venait de s’envoyer en l’air.

Je la regardais ; les larmes coulèrent, seules, sans mot, sans son. J’entendis quelqu’un, un téléphone à la main.

La police, l’ambulance, les pompiers arrivèrent mais il n’y avait plus rien à faire. C’était déjà fini bien avant cela…

Et, moi, assis devant l’entrée, devant le corps, hébété, où plus rien n’existait. Las. Un vide immense était en train de se créer. Fatigué. Perdu dans mes pensées. Seul face à ma destinée…

Je me levais ; un policier me parla. Je ne le compris pas. Un médecin me regarda. J’entrais dans l’ambulance. La sirène hurla, tout son soûl, tout au long du chemin. Ils m’accompagnèrent à la morgue ; là, ils lui feraient à nouveau une triste beauté. Quant à moi, ils me donnèrent un sédatif, et veillèrent sur moi.
24 heures.


24 heures, plus tôt…
Je venais de fermer la porte, sans la claquer. J’étais sorti, parti, sans mot dire. J’avais décidé de partir, sans revenir.
Et, pourtant, je l’aimais. À en crever…
Et je l’aime toujours !

Nous ne nous étions guère disputés, ni battus. Nous n’avions pas de différents lourds, irrémédiables ou destructeurs.
Nous nous tenions toujours par la main ; nous nous aimions toujours autant qu’au début de notre amour. Fleurissant. Sincère.

J’avais besoin de respirer un autre air, un autre temps. Elle était la même. Et pourtant, l’air était faussé ces derniers moments. Imprescriptible. Sensible.
Elle n’était plus la même. Une brisure dans l’éclat.


L’enquête policière conclu : “Suicide”.
Cruel mot, notion dure, abrupte : Suicide !
Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’elle fasse ce pas, pour qu’elle saute le pas ?
Quelles raisons poussent une femme aimante et aimée à ne plus désirer, à ne plus se désirer ?


J’ouvre son calepin. Je cherche. Regarde son agenda, ses contacts. Je cherche. Malade. À en vomir…

A priori, rien. Rien n’apparaît, rien n’est sensible. Ses papiers n’ont de traces que des indifférences diverses. Une marque après l’autre. Et ne m’apprennent rien. Un quotidien que je connaissais, me semblait-il.


J’ouvre mon téléphone, demande un renseignement. Je paye un “privé”.
Je veux savoir : les raisons sont-elles dues à un évènement hors de moi ?
Ça me coûte, mais je suis prêt à en payer ce prix.
Il a remonté le temps, petit-à-petit ; il a remonté son temps à elle. Il a compris, par rebondissements, ce qui l’a poussé à cette action finale.

L’affreux ne peut amener que l’affreux. L’intolérable n’amène bien souvent que l’intolérable.

Il a retrouvé sa trace dans un centre de soins privé. Il a retrouvé sa trace dans un hôtel particulier.
Des “extras”. Eh, bien non !
Rien d’extra ; de la souffrance humaine. Salie. Abîmée. Souillée.


Et, je n’ai rien vu. Rien su ; rien compris.
J’ai simplement voulu partir. Fermer une porte. “Insensible”.

Je regarde du haut de la balustrade. Schubert entonne une de ses symphonies. Le saut de l’ange. La tentation est sympathique, au son de ces envolées musicales et lyriques.

Je me penche, tend les bras.
Elle me manque.

Une seconde, un centième de seconde.

Une main me touche, un mot se porte à mon attention.
Affectueux, doux, aimant :

“Papa !”


EsteBaN H.
Jeudi 9 Février 2006 - 23h36.


Cette œuvre est diffusée sous Licences Art Libre 1.3, et CC-By-SA 4.0.

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