Dix mots d’amour…

C’était hier, un autre jour, où tout cela se passait…
J’y avais rencontré Lucie ; c’était une jeune fille en robe rouge, collants noir et chaussures satins. Je n’oublierais pas, non plus, ce haut qu’elle portait, un chandail jaune et ce charmant chapeau qui tombait sur sa tête, si élégamment.

     Cela se passait tous les jours, sur la place de la basilique de Fourvière, à Lyon. Elle, de son tempérament de feu, de son regard braiseux, entouré de sa crinière si brune, se tenait là, sous les traits de mon pinceau, qui s’acharnait à donner une dimension surréaliste à ce lieu ; ce lieu qui n’avait de magie que la présence de son aura à elle. Juste elle… et moi.

     Chaque jour, 13 mètres, 13 marches nous séparaient où elle se donnait face à ce ciel mélancolique, ombrageux, et où chaque jour d’un fiévreux entêtement, je continuais à la dépeindre et à me la mettre en valeur… l’espoir d’un cœur transi transcendait les maux des yeux, la griffe d’un peintre en haleine devant un portrait qui ne pouvait exister, tellement LA nature était belle.

     Puis, ce fameux jour, elle s’approcha de moi, dans cet apparat, et face à mon air renfrogné, me dit : « Cesse d’être grognon, souris un peu… On dirait un de ces schtroumpfs-là, tu sais, celui qui bougonne tout le temps ; tu sais, le Schtroumpf grognon, justement.
Mais, qu’est-ce que tu me plais, comme ça… »

     Et, là, que pouvais-je dire face à cela ?!
     Que n’aies-je fondu, comme un glaçon sous un soleil brillant, tous ces jours où depuis 70 ans, elle n’avait de cesse de m’égayer ainsi, et autrement. Cette fille-là, c’était du bonheur, simple, pur.

On ne pouvait le savoir qu’à le vivre. Et chacun de ces jours où j’étais plus renfrogné que d’autres, elle me regardait de ses yeux brûlants de vie, passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait tendrement.
Après quoi, elle me disait : « Ce n’est pas grave, tu verras demain sera cet autre jour où tu réussiras ! ».

     Elle vous aurait fait croire à tant de promesses, tant de rêves, mais rien que sa présence était déjà la concrétisation de ces espérances. Elle finissait par me murmurer au creux de l’oreille : « Dis-moi, dix mots… d’amour. Fais-moi l’amour. Enlace-moi, et tu verras ton chagrin disparaîtra. Tu seras mon parfum, celui qui m’embaume. »

     70 ans que cela dure. 70 ans que cela a duré, où elle m’enlevait de mes pinceaux, m’écartait de mes tableaux, m’emmenait 13 mètres à côté, dans notre “bedroom”, où nous jetions nos drapures sur le tapis, avant de nous laisser tomber langoureusement sur notre lit. 70 ans de vie. 70 ans de bonheur éternel auprès de ma mie…

     Le tableau qu’elle aimait le plus ?
     Celui où elle tenait une couscousière, que l’on avait acheté en Espagne, et où elle avait pour seul vêtement ce tablier de chef-cuisinier. Cette couscousière où fumait ces odeurs de viandes et de légumes, cuits à sa façon si particulière - ces petits plats d’amour qui vous levait un appétit où seul un mort aurait pu résister, et encore.


Mais demain, j’emporterai avec moi, ce petit secret charmant, ce petit secret qui ne tenait qu’à nous deux, qui n’avait de valeur que pour nous deux ; ces fameux dix petits mots d’amour qu’elle me demandait, et que je lui donnais, façon velours.

     « Promettez-moi de garder le secret ou je ne saurais vous le révéler. »
     « Promis ?! »
     « Oui. »
     Alors, je pourrais m’endormir serein auprès d’elle main dans la main, de cet amour serein qui a traversé ce siècle divin.


Quand elle me disait : « Dis-moi dix mots… d’amour (…)  » et le reste qui s’ensuivait, je lui répondait l’air malicieux :
     « Je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément… à la folie ! »


EsteBaN H.
Samedi 1er Janvier 2005
à 20 h 40 !

PS : je le dédie à ma femme Milie…
et Anne “Kozlika” qui m’a mis au défis.


Cette œuvre est diffusée sous Licences Art Libre 1.3, et CC-By-SA 4.0.

updatedupdated2020-04-302020-04-30